Publié le 16 juin 2026 dans Les Echos.
Les géants américains de l’intelligence artificielle investiront plus de 700 milliards de dollars en 2026. Les géants chinois consacreront une centaine de milliards, pour des modèles comparables jusqu’à 20 fois moins chers. Ce qui est une mauvaise nouvelle pour les actionnaires américains donnera aux utilisateurs européens des alternatives moins coûteuse. La prédiction faite par Yann LeCun se réaliserait alors : grâce à l’open source, les modèles d’IA seront une « commodité » bon marché. Ce qui nous rendra moins dépendants de décisions comme l’interdiction d’export qui a frappé Mythos la semaine dernière. Et ce, d’autant moins que les principaux pays européens s’uniront pour développer ses propres alternatives open source et porteuses de nos valeurs.
Mais heureusement pour nous, la majorité des gains de productivité de l’IA ne sera pas réalisée par les géants américains, elle sera liée aux améliorations de performance que pourront en tirer tous les autres secteurs. Il en a été de même pour toutes les grandes innovations dans l’histoire de la technologie. La machine à vapeur a été perfectionnée en Écosse, mais ce sont les filatures du Lancashire, puis l’industrie textile américaine, qui en ont tiré l’essentiel des retombées en termes de productivité. L’électricité date de la fin du XIXᵉ siècle, mais son utilisation n’a eu d’effet sur la productivité mondiale qu’à partir des années 1920, lorsque les usines ont été réorganisées autour de cette nouvelle forme d’énergie.
Dans cette bataille de la diffusion, la France dispose d’atouts, comme son écosystème d’intelligence artificielle. Mais elle présente aussi des faiblesses : les travaux de Bloom repris en France par Cette & alii montrent que les pratiques de management sont en France moins agiles qu’aux Etats-Unis pour réorganiser les processus et intégrer des technologies qui bouleversent la verticalité du pouvoir. Le secteur public est généralement plus lent à intégrer les innovations : son poids en France en ralentit la diffusion. L’indice de maturité numérique de Gartner montre que nos grandes entreprises traitent les compétences numériques comme une fonction support rattachée à la finance ou au secrétariat général plus souvent qu’aux États-Unis ou en Chine. À cela s’ajoute la fragmentation du marché européen qui freine la diffusion pan-européenne. Enfin, si les standards européens ont facilité la diffusion à l’époque du GSM, les réglementations comme l’IA Act ont l’effet inverse pour un bénéfice difficile à percevoir.
Que faire ? D’abord, engager un travail avec les branches professionnelles pour accélérer l’usage du numérique et accompagner le redéploiement des emplois économisés grâce à l’IA vers les secteurs qui en auraient un meilleur usage. En effet, notre plus grand risque n’est pas la disparition des emplois mais l’essoufflement de notre productivité et de notre pouvoir d’achat si nous sommes distancés par nos partenaires. Ensuite, agir sur la formation pour évoluer vers un modèle managérial plus favorable à la diffusion technologique. Troisièmement, accélérer la productivité numérique et les bonnes pratiques de protection des données dans le public. Nous devons aussi agir au niveau européen pour que nos standards favorisent la diffusion technologique dans le monde au lieu de la freiner en Europe. Une harmonisation des marchés de capitaux, de biens et de services numériques est également nécessaire. Enfin, compte tenu de l’importance de l’open-source pour réduire le prix de marché des modèles IA, nous devrions investir avec nos partenaires européens qui y sont prêt dans des initiatives comme EuroLLM, mais à la bonne échelle.
Les mille milliards de la guerre des modèles d’IA attirent le regard, mais si l’Europe reste en retard sur certaines innovations numériques, n’oublions pas que c’est la course à la diffusion qui aura le plus d’impact sur notre productivité et sur le pouvoir d’achat de la majorité des Français. Or cette course à la diffusion ne fait que commencer.
Vincent Champain est dirigeant d’entreprise et président de l’Observatoire du Long Terme, think tank dédié aux enjeux de long terme (www.longterme.org).