lundi, avril 20, 2026

500 milliards par an pour l’IA, ou est passée la productivité ?

Publié dans les Echos le 7 avril 2026.

Les investissements dans l’intelligence artificielle atteignent 500 milliards par an, si l’on additionne les investissements du capital risque, des entreprises technologiques dans les datacenters et les processeurs ou ceux des autres entreprises dans leur transformation IA. Soit le total annuel de tous les investissements des entreprises et des ménages français. Pourtant, trois ans après ChatGPT, on n’en voit toujours pas l’impact dans les statistiques de productivité. Une étude de février 2026 portant sur des milliers de chefs d’entreprise du très sérieux National Bureau of Economic Research ne constate aucun gain de productivité sur le passé et les estime de 1 à 2 % d’ici trois ans. Pourtant, il n’y a aucun doute sur le potentiel de l’IA dans certains domaines : traduction de texte, écriture de programme informatique, détection de pathologie sur des images médicales ou génération de films.

Nous avons connu le même paradoxe avec internet. TCP/IP date de 1981, le Web de 1989 et le navigateur de 1993. En 2000, la révolution internet semblait être pour demain, Vivendi investissait des milliards sur la convergence des médias, et les magasins semblaient condamnés au profit du e-commerce. Certaines de ces promesses se sont réalisées mais plus tard et avec des gagnants différents : c’est Netflix qui a bénéficié de la convergence des médias et il a fallu 20 ans et une entreprise privée pour généraliser la prise de rendez-vous médical en ligne.

On estime à 0,8 % par an l’impact d’internet sur le PIB américain depuis l’an 2000, dans un contexte dans lequel le reste de la productivité ralentissait. Loin de détruire des emplois en masse, internet a limité ce ralentissement de productivité. La France a été moins agile pour tirer parti des possibilités nouvelles du numérique, pour des raisons détaillées dans notre dernier ouvrage (« Le grand décrochage », disponible sur www.longterme.org) : fragmentation réglementaire, moindre intensité concurrentielle dans certains services, ou retard dans les transformations managériales.

Erik Brynjolfsson a étudié comment apparaissent les gains induits par des technologies aussi prometteuses qu’internet ou l’intelligence artificielle. En plus des investissements technologiques, les entreprises doivent réaliser des coinvestissements : formation, réorganisation, intégration de logiciels, expérimentation de modèles d’affaires. Parce qu’ils coûtent sans générer de gains, la productivité baisse dans un premier temps avant d’augmenter des années plus tard. D’autres raisons peuvent ralentir l’apparition de gains de productivité. D’abord, le rythme de diffusion technologique – pour internet elle a eu aux Etats-Unis des années d’avance sur l’Europe. Ensuite, le délai nécessaire pour mettre au point de nouveaux modèles d’affaires qui se diffusent ensuite largement – comme par exemple le modèle de plateforme (comme Uber), le cloud, le développement du marché de la publicité en ligne ou les socles logiciels utilisés pour développer des applications.

Enfin, une partie des gains sont réels, mais échappent à la mesure économique : plus personne ne se perd à cause d’une carte routière ou ne cherche le manuel d’un appareil électronique, les cyclistes peuvent éviter la pluie à l’heure près et le travail à distance fait gagner des heures par semaine à ceux qui le pratiquent. On notera qu’internet nous apporte aussi des désagréments – chaque cadre passe deux à trois heures par jour à trier ses mails, et le web offre aux régimes totalitaires de nouveaux vecteurs d’ingérence. Rien de cela n’apparaît dans les statistiques.

Tous ceux qui sont impliqués dans la transformation par l’intelligence artificielle retrouvent ces limites. A l’image d’un cadre américain d’un géant du numérique, qui reconnaissait que ses développeurs tiraient des gains limités de l’IA : les outils sont performants, mais ils évoluent plus vite que le rythme du changement, pourtant rapide, de l’entreprise. Le responsable de l’ingénierie d’un leader technologique français constate lui aussi la difficulté à augmenter la productivité de ses développeurs – qui sont pourtant la population la plus perméable aux nouvelles technologies. Tout ceci pousse à l’humilité et nous rappelle la loi d’Amara – on surestime l’impact de la technologie à court terme, mais on le sous-estime à long terme, une fois qu’elle sera associée aux réorganisations qui permettent d’en extraire le potentiel.

Vincent Champain, cadre dirigeant et président de l’Observatoire du Long Terme, think tank dédié aux enjeux de long terme

À propos

Dédié à l'analyse des questions économiques, sociales et environnementales de long terme, L'Observatoire du Long Terme se fixe pour objectif de donner davantage de visibilité à ces enjeux dans le débat public. Dans ce contexte, il donne la parole à des contributeurs variés, avec pour seul critère le caractère étayé des arguments présentés.

L'Observatoire est indépendant, ne reçoit aucune aide financière et repose sur le volontariat de ses contributeurs, de son bureau, présidé par Vincent Champain et Bruno Fuchs.

Sur le même sujet

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Du même auteur

You think innovation kills wages and jobs ? Look closer at past statistics.

The same applies to the 'internet is killing jobs' narrative: employment in France has increased significantly since 2000, rising from 45% to 70% for...

Les prix du pétrole : moins de 1 % de notre problème de pouvoir d’achat

Publié dans l'Express Le pouvoir d’achat est redevenu la première préoccupation des Français. Selon la dernière note de conjoncture de l’INSEE, la crise du détroit d’Ormuz...

Claude 4.7 : un peu plus performant, deux fois plus cher

Mise à jour du benchmark des principaux modéles d’intelligence artificielle au 18 avril 2026. Chaque modéle est positionné en fonction de son cout par...

Présentation de « Le Grand Décrochage » sur BFM, la librairie de l’Eco.

Pourquoi la productivité est importante même face aux crises actuelles, pourquoi la France a décroché et comment réduire ce décrochage ?Retrouver ci-dessous l'interview sur...