dimanche, avril 19, 2026

Les prix du pétrole : moins de 1 % de notre problème de pouvoir d’achat

Publié dans l’Express

Le pouvoir d’achat est redevenu la première préoccupation des Français. Selon la dernière note de conjoncture de l’INSEE, la crise du détroit d’Ormuz induira une baisse de 0,2% du pouvoir d’achat en moyenne, et bien plus pour les agriculteurs, les pêcheurs ou tous ceux qui dépendent des prix du pétrole pour se chauffer ou aller travailler.

Ce contexte va focaliser le débat public sur les mesures de soutien à court terme – baisse de taxe, blocage de prix ou subventions – et renvoyer une fois de plus à plus tard les discussions sur l’affaiblissement de notre recherche, la difficulté à construire des géants numériques en Europe ou à y diffuser l’innovation, le taux d’emploi ou l’investissement productif. Pourtant ce sont ces facteurs qui expliquent que notre richesse par habitant est désormais inférieure d’un quart à ce qu’elle devrait être. C’est ce « grand décrochage » de productivité par rapport à nos voisins européens ou aux États-Unis, que l’Observatoire du Long Terme a étudié dans toutes ses dimensions dans son dernier rapport. Il s’est produit de façon imperceptible et beaucoup moins visible que la hausse du prix du carburant à la pompe. Mais ce décrochage ampute pourtant la richesse moyenne des Français d’un montant plus de cent fois plus important que la crise d’Ormuz. 

En l’an mil, la richesse par tête en France se situait à un niveau comparable à celui du Sénégal d’aujourd’hui. Elle a quintuplé pour atteindre un niveau comparable à celui de la Thaïlande après la Seconde Guerre mondiale. Au début des années 80, elle avait ensuite triplé pour nous placer au niveau actuel du Portugal. En 2026, la richesse moyenne des Français est une trentaine de fois celle de l’an mil. Cet enrichissement se traduit de façon très concrète au quotidien – il permet de généraliser la possession d’une voiture, le confort du logement, la capacité à poursuivre des études longues ou l’accès à des traitements médicaux hors de portée dans la majorité des pays du monde. Dans l’absolu notre richesse a progressé, mais cette progression ralentit depuis les années 80 dans la plupart des pays développés. Et ce ralentissement est en outre plus prononcé chez nous, ce qui a causé le décrochage du niveau de notre productivité. Enfin, sans ce décrochage, nous pourrions plus facilement financer nos dépenses publiques (en % du PIB, elles seraient inférieures à la moyenne européenne) ou aborder les ajustements de notre système de retraite avec plus de sérénité.

Contrairement aux prix mondiaux du pétrole que nous ne maîtrisons pas, le niveau de notre productivité dépend de leviers qui sont tous entre nos mains, comme le montre l’analyse de la contribution des principaux facteurs de production à notre décrochage. Premièrement, s’agissant de la contribution du travail, nous devons augmenter l’accès à l’emploi des jeunes et des seniors, réduire les temps morts, développer les formations scientifiques ou techniques et améliorer les pratiques de management dont la rigidité réduit la motivation et freine la diffusion des innovations. Deuxièmement, si notre niveau d’investissement est correct, il n’est pas suffisamment orienté vers l’investissement productif et l’automatisation ou le numérique. Enfin, s’agissant de l’innovation, nous devons mettre fin à l’atrophie de notre recherche et l’augmenter de 50 % pour la porter au niveau des pays comparables, faciliter le passage à l’échelle européenne et mondiale de nos jeunes pousses et donner plus de cohérence dans le temps et au sein de l’Europe aux politiques d’innovation.

L’ensemble de ces propositions nous permettrait de réduire l’écart de productivité qui s’est creusé avec nos partenaires. La plupart nécessitent plusieurs années pour atteindre leur effet, voire plusieurs décennies s’agissant de la recherche ou du poids des champions du numérique européens. Le défi que pose ce « grand décrochage » à notre démocratie est donc d’abord celui de notre capacité à engager des politiques publiques de long terme plutôt que de se limiter à la seule réaction aux crises qui résultent de notre perte de puissance. Et c’est ensuite le défi de la poursuite de ces orientations dans le temps et au-delà des alternances politiques. Pour cela nous devrons apprendre collectivement à construire des consensus qui dépassent les clivages partisans, faute de quoi le décrochage de notre productivité par rapport aux pays qui y parviennent davantage s’amplifiera.

Vincent Champain est dirigeant d’entreprise et président de l’Observatoire du Long Terme (www.longterme.org), think tank dédié aux enjeux de long terme.

À propos

Dédié à l'analyse des questions économiques, sociales et environnementales de long terme, L'Observatoire du Long Terme se fixe pour objectif de donner davantage de visibilité à ces enjeux dans le débat public. Dans ce contexte, il donne la parole à des contributeurs variés, avec pour seul critère le caractère étayé des arguments présentés.

L'Observatoire est indépendant, ne reçoit aucune aide financière et repose sur le volontariat de ses contributeurs, de son bureau, présidé par Vincent Champain et Bruno Fuchs.

Sur le même sujet

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Du même auteur

Claude 4.7 : un peu plus performant, deux fois plus cher

Mise à jour du benchmark des principaux modéles d’intelligence artificielle au 18 avril 2026. Chaque modéle est positionné en fonction de son cout par...

500 milliards par an pour l’IA, ou est passée la productivité ?

Publié dans les Echos le 7 avril 2026. Les investissements dans l’intelligence artificielle atteignent 500 milliards par an, si l’on additionne les investissements du capital...

Présentation de « Le Grand Décrochage » sur BFM, la librairie de l’Eco.

Pourquoi la productivité est importante même face aux crises actuelles, pourquoi la France a décroché et comment réduire ce décrochage ?Retrouver ci-dessous l'interview sur...

Ce n’est pas le prix à la pompe qui menace le plus le pouvoir d’achat

Publié dans l'Obs le 2 avril 2026 Avec l'embrasement géopolitique au Moyen-Orient et un baril de pétrole à 100 dollars, le spectre de l'inflation refait...