Publié dans l’Express
Le pouvoir d’achat est redevenu la première préoccupation des Français. Selon la dernière note de conjoncture de l’INSEE, la crise du détroit d’Ormuz induira une baisse de 0,2% du pouvoir d’achat en moyenne, et bien plus pour les agriculteurs, les pêcheurs ou tous ceux qui dépendent des prix du pétrole pour se chauffer ou aller travailler.
Ce contexte va focaliser le débat public sur les mesures de soutien à court terme – baisse de taxe, blocage de prix ou subventions – et renvoyer une fois de plus à plus tard les discussions sur l’affaiblissement de notre recherche, la difficulté à construire des géants numériques en Europe ou à y diffuser l’innovation, le taux d’emploi ou l’investissement productif. Pourtant ce sont ces facteurs qui expliquent que notre richesse par habitant est désormais inférieure d’un quart à ce qu’elle devrait être. C’est ce « grand décrochage » de productivité par rapport à nos voisins européens ou aux États-Unis, que l’Observatoire du Long Terme a étudié dans toutes ses dimensions dans son dernier rapport. Il s’est produit de façon imperceptible et beaucoup moins visible que la hausse du prix du carburant à la pompe. Mais ce décrochage ampute pourtant la richesse moyenne des Français d’un montant plus de cent fois plus important que la crise d’Ormuz.
En l’an mil, la richesse par tête en France se situait à un niveau comparable à celui du Sénégal d’aujourd’hui. Elle a quintuplé pour atteindre un niveau comparable à celui de la Thaïlande après la Seconde Guerre mondiale. Au début des années 80, elle avait ensuite triplé pour nous placer au niveau actuel du Portugal. En 2026, la richesse moyenne des Français est une trentaine de fois celle de l’an mil. Cet enrichissement se traduit de façon très concrète au quotidien – il permet de généraliser la possession d’une voiture, le confort du logement, la capacité à poursuivre des études longues ou l’accès à des traitements médicaux hors de portée dans la majorité des pays du monde. Dans l’absolu notre richesse a progressé, mais cette progression ralentit depuis les années 80 dans la plupart des pays développés. Et ce ralentissement est en outre plus prononcé chez nous, ce qui a causé le décrochage du niveau de notre productivité. Enfin, sans ce décrochage, nous pourrions plus facilement financer nos dépenses publiques (en % du PIB, elles seraient inférieures à la moyenne européenne) ou aborder les ajustements de notre système de retraite avec plus de sérénité.
Contrairement aux prix mondiaux du pétrole que nous ne maîtrisons pas, le niveau de notre productivité dépend de leviers qui sont tous entre nos mains, comme le montre l’analyse de la contribution des principaux facteurs de production à notre décrochage. Premièrement, s’agissant de la contribution du travail, nous devons augmenter l’accès à l’emploi des jeunes et des seniors, réduire les temps morts, développer les formations scientifiques ou techniques et améliorer les pratiques de management dont la rigidité réduit la motivation et freine la diffusion des innovations. Deuxièmement, si notre niveau d’investissement est correct, il n’est pas suffisamment orienté vers l’investissement productif et l’automatisation ou le numérique. Enfin, s’agissant de l’innovation, nous devons mettre fin à l’atrophie de notre recherche et l’augmenter de 50 % pour la porter au niveau des pays comparables, faciliter le passage à l’échelle européenne et mondiale de nos jeunes pousses et donner plus de cohérence dans le temps et au sein de l’Europe aux politiques d’innovation.
L’ensemble de ces propositions nous permettrait de réduire l’écart de productivité qui s’est creusé avec nos partenaires. La plupart nécessitent plusieurs années pour atteindre leur effet, voire plusieurs décennies s’agissant de la recherche ou du poids des champions du numérique européens. Le défi que pose ce « grand décrochage » à notre démocratie est donc d’abord celui de notre capacité à engager des politiques publiques de long terme plutôt que de se limiter à la seule réaction aux crises qui résultent de notre perte de puissance. Et c’est ensuite le défi de la poursuite de ces orientations dans le temps et au-delà des alternances politiques. Pour cela nous devrons apprendre collectivement à construire des consensus qui dépassent les clivages partisans, faute de quoi le décrochage de notre productivité par rapport aux pays qui y parviennent davantage s’amplifiera.
Vincent Champain est dirigeant d’entreprise et président de l’Observatoire du Long Terme (www.longterme.org), think tank dédié aux enjeux de long terme.