La plupart des analyses sur la compétitivité prennent en compte sur le coût de notre système social sans en intégrer les contreparties. Les visions qu’elles induisent font également preuve de myopie : plutôt que de regarder devant, elles lorgnent vers le bas (comme si la réduction des charges sociales pouvait réduire un écart salarial de 95 % qui sépare la France de la Chine) ou vers l’arrière (comme si l’aide de l’Etat aux succès industriels d’hier pouvait préparer les réussites futures).

Or il est faux que les dépenses publiques s’inscrivent au passif de « l’entreprise France » sans rien apporter en contrepartie. C’est ce que montrent les études qui comparent de façon sérieuse le coût d’installation dans différents pays développés. La plus récente, réalisée par KPMG , place la France en seconde position derrière le Canada, notamment du fait des salaires relativement modérés (car les salariés bénéficient d’une protection sociale peu coûteuse) et de la qualité des infrastructures.

La place de la France n’est donc pas si dramatiques comparée aux pays développés. Il en va différemment face à des pays tels que l’Inde ou la Chine : leurs coûts salariaux sont une fraction des nôtres, alors qu’ils peuvent désormais égaler notre niveau de qualification . Ils ne se limitent plus au textile ou aux matières premières, mais également de l’électronique grand public, des logiciels ou de la recherche et développement. L’Inde gagne des marchés dans l’informatique comme dans des industries capitalistiques comme l’acier, dans lesquelles le coût du travail compte peu. La Chine a racheté à IBM l’activité qui avait créé le « PC ». Capable de produire presque tout, ces pays nous vendront plus cher leurs exportations et consommeront plus de matières premières, entraînant leur prix à la hausse et notre pouvoir d’achat à la baisse.

Dans ce contexte, les stratégies basées sur la défense d’une grandeur passée sont vouées à l’échec : les entreprises seront compétitives non pas en raison de ce qu’elles produisent, mais en fonction de leur capacité à évoluer pour rester inégalables. Le nationalisme économique est également condamné : pour être compétitives les entreprises doivent pouvoir disposer des meilleurs fournisseurs. Autrement dit, pour être compétitifs à l’export, il faut être compétitif à l’import.
Il est pourtant nécessaire de construire un modèle social généreux. D’abord pour un motif démocratique : garantir que les évolutions à venir ne bénéficient pas à une minorité aux détriments de la majorité. Ensuite pour une raison économique : notre compétitivité étant liée à notre capacité à nous adapter, ces adaptations doivent être accompagnées.

Mais la générosité de ce modèle ne peut plus, comme à présent, viser la défense de la stabilité des postes et des statuts –garantir une fraction du dernier salaire en oubliant l’accompagnement vers un futur emploi, traiter mieux les hauts fonctionnaires que les agents de base, les salariés de grands groupes que les salariés des PME ou les indépendants. Au contraire, notre générosité doit viser la recherche du meilleur emploi, c’est à dire l’identification pour chacun du meilleur compromis possible entre ce qu’il veut, ce qu’il peut et les différentes possibilités que pourraient lui offrir le marché du travail, au besoin après une formation . Le beurre (le modèle social) et l’argent du beurre (la compétitivité), ou rien : tel est le « paradoxe de la crémière ».

À propos

Dédié à l'analyse des questions économiques, sociales et environnementales de long terme, L'Observatoire du Long Terme se fixe pour objectif de donner davantage de visibilité à ces enjeux dans le débat public. Dans ce contexte, il donne la parole à des contributeurs variés, avec pour seul critère le caractère étayé des arguments présentés.

L'Observatoire est indépendant, ne reçoit aucune aide financière et repose sur le volontariat de ses contributeurs, de son bureau, présidé par Vincent Champain et Bruno Fuchs.

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