Einstein, la starlette et le modèle français

« Si nous pouvions avoir ensemble un enfant avec ma beauté et votre intelligence… » disait une starlette à Albert Einstein. « Oui, mais que ferions nous si c’était le contraire ? » aurait-il répondu. En effet, croiser deux modèles est toujours un pari !

Il en va de même en matière de modèles sociaux. Certes, dans bien des domaines, les administrations ne se comparent pas assez entre elles, avec le secteur privé ou avec leurs homologues étrangers, et les comparaisons réalisées par la Commission Européenne, l’OCDE ou par les expatriés du Cercle d’Outre Manche apportent des informations qui doivent être lues avec intérêt, même lorsqu’on ne partage pas les conclusions qu’elles étayent. Mais à calquer rapidement certaines caractéristiques d’un modèle étranger, ou sans tenir compte des différences de contexte, on risque fort d’en importer les inconvénients sans en bénéficier des avantages.

Prenons un exemple. Les Etats-Unis redistribuent peu (et contrairement à une idée reçue sur le rêve américain, les riches y restent riches et les pauvres y restent pauvres). Ils ont un grand nombre d’immigrés (notamment dans la recherche). Ils ont également une croissance forte. Ils présentent enfin des inégalités (cf annexe) et une insécurité nettement plus élevés qu’en France (7150 prisonniers et 43 meurtres annuels par million d’habitants contre 950 prisonniers et 17 meutres en France). On pourrait affirmer que c’est la faiblesse de la redistribution qui crée la croissance, et choisir « d’importer le modèle américain » en baissant fortement le niveau d’imposition et d’allocations chômage … pour finir avec une croissance toujours aussi faible, et un niveau d’inégalité et d’insécurité à l’américaine – et comprendre alors que la croissance américaine trouvait sa source ailleurs (par exemple dans le dynamisme liée aux chercheurs étrangers).

De la même façon, on pourrait souhaiter s’inspirer du modèle britannique en matière de chômage pour résoudre le problème de la faiblesse de l’emploi en France … à condition de bien comprendre l’origine de la baisse du chômage en Grande Bretagne : est-elle liée à la politique monétaire britannique ? aux emplois publics créés par Blair ? aux mécanismes de workfare (job centers) ? à la faiblesse des allocations chômages (aucun droit en cas de patrimoine supérieur à 8.000 livres) ? au fait que la langue anglaise et la plaque d’influence britannique (Inde et Chine) permettent de bénéficier de la croissance mondiale et de la mondialisation plus facilement que la langue française ? La réponse n’est pas évidente, et elle doit évidemment être analysée avant de reprendre l’une ou l’autre de ces caractéristiques…

Notons que les emplois créés sont avant tout des emplois à temps partiel (ce qui n’est pas dégradant en soi, mais mérite d’être signalé).

(cliquer pour grossir le graphique)

Notons que l’impact de la flexibilité, souvent invoqué, est pour le moins contesté, notamment par l’OCDE : ainsi dans les Perspectives de l’Emploi 2004, affirme-t-elle que “ l’impact de la réglementation du travail sur le niveau de chômage et sur l’emploi est ambigu (…) ”. Notons également que le nombre de travailleurs handicapés a progressé au Royaume-Uni de plus de 2 millions depuis les années 1980. Notons également que la démographie française a été très différente. Signalons que de 1992 à 2000, le Royaume-Uni, dispensé de la convergence vers les critères de Maastricht, a eu une croissance forte et a amélioré sa position relative par rapport à la France. Enfin, le nombre de personnes sous le seuil de pauvreté est bien inférieur en France (6,5 % contre 17 % au Royaume-Uni, soit plus que l’Indonésie, autant que la Pologne et un peu moins que la Russie) selon le CIA World Factbook, qui n’est pas édité par une ONG gauchisante.

Autrement dit, et comme l’a appris la starlette citée en introduction, tout est relatif…

Annexe : classement des pays du monde en fonction de la fraction de la population vivant sous le seuil de pauvreté (Source : CIA World Factbook, liste citée par NationMaster)

#1 Zambia: 86 %
#2 Gaza Strip: 81 %
#3 Zimbabwe: 80 %
#4 Chad: 80 %
#5 Moldova: 80 %
#6 Haiti: 80 %
#7 Liberia: 80 %
#8 Guatemala: 75 %
#9 Suriname: 70 %
#10 Angola: 70 %
#11 Mozambique: 70 %
#12 Swaziland: 69 %
#13 Sierra Leone: 68 %
#14 Burundi: 68 %
#15 Tajikistan: 64 %
#16 Bolivia: 64 %
#17 Mali: 64 %
#18 Niger: 63 %
#19 Rwanda: 60 %
#20 Comoros: 60 %
#21 Nigeria: 60 %
#22 Turkmenistan: 58 %
#23 Malawi: 55 %
#24 São Tomé and Príncipe: 54 %
#25 Georgia: 54 %
#26 Senegal: 54 %
#27 Peru: 54 %
#28 Honduras: 53 %
#29 Afghanistan: 53 %
#30 Madagascar: 50 %
#31 Kenya: 50 %
#32 Ethiopia: 50 %
#33 Nicaragua: 50 %
#34 South Africa: 50 %
#35 Djibouti: 50 %
#36 Eritrea: 50 %
#37 Colombia: 49.2 %
#38 Lesotho: 49 %
#39 Azerbaijan: 49 %
#40 Cameroon: 48 %
#41 Venezuela: 47 %
#42 West Bank: 46 %
#43 Yemen: 45.2 %
#44 Bangladesh: 45 %
#45 Burkina Faso: 45 %
#46 Armenia: 43 %
#47 East Timor: 42 %
#48 Ecuador: 41 %
#49 Kyrgyzstan: 40 %
#50 Cambodia: 40 %
#51 Mauritania: 40 %
#52 Guinea: 40 %
#53 Sudan: 40 %
#54 Mexico: 40 %
#55 Philippines: 40 %
#56 Iran: 40 %
#57 Argentina: 38.5 %
#58 Papua New Guinea: 37 %
#59 Côte d’Ivoire: 37 %
#60 Panama: 37 %
#61 Mongolia: 36.1 %
#62 El Salvador: 36.1 %
#63 Tanzania: 36 %
#64 Uganda: 35 %
#65 Laos: 34 %
#66 Belize: 33 %
#67 Benin: 33 %
#68 Togo: 32 %
#69 Grenada: 32 %
#70 Paraguay: 32 %
#71 Pakistan: 32 %
#72 Ghana: 31.4 %
#73 Nepal: 31 %
#74 Botswana: 30.3 %
#75 Serbia and Montenegro: 30 %
#76 Cape Verde: 30 %
#77 Jordan: 30 %
#78 Dominica: 30 %
#79 Macedonia, Republic of: 29.6 %
#80 Ukraine: 29 %
#81 Uzbekistan: 28 %
#82 Lebanon: 28 %
#83 Belarus: 27.1 %
#84 Micronesia, Federated States of: 26.7 %
#85 Fiji: 25.5 %
#86 Algeria: 25 %
#87 Burma: 25 %
#88 Romania: 25 %
#89 India: 25 %
#90 Albania: 25 %
#91 Dominican Republic: 25 %
#92 Bosnia and Herzegovina: 25 %
#93 Guam: 23 %
#94 Anguilla: 23 %
#95 Uruguay: 22 %
#96 Brazil: 22 %
#97 Sri Lanka: 22 %
#98 Israel: 21 %
#99 Trinidad and Tobago: 21 %
#100 Egypt: 20 %
#101 Turkey: 20 %
#102 Syria: 20 %
#103 Vietnam: 19.5 %
#104 Jamaica: 19.1 %
#105 Kazakhstan: 19 %
#106 Bermuda: 19 %
#107 Morocco: 19 %
#108 Chile: 18.2 %
#109 Costa Rica: 18 %
#110 Russia: 17.8 %
#111 Poland: 17 %
#112 United Kingdom: 17 %
#113 Indonesia: 16.7 %
#114 Canada: 15.9 %
#115 Korea, South: 15 %
#116 Bulgaria: 13.4 %
#117 United States: 12 %
#118 Croatia: 11 %
#119 Thailand: 10 %
#120 Ireland: 10 %
#121 China: 10 %
#122 Mauritius: 10 %
#123 Bahamas, The: 9.3 %
#124 Hungary: 8.6 %
#125 Malaysia: 8 %
#126 Tunisia: 7.4 %
#127 France: 6.5 %
#128 Austria: 5.9 %
#129 Belgium: 4 %
#130 Taiwan: 0.9 %

À propos

Dédié à l'analyse des questions économiques, sociales et environnementales de long terme, L'Observatoire du Long Terme se fixe pour objectif de donner davantage de visibilité à ces enjeux dans le débat public. Dans ce contexte, il donne la parole à des contributeurs variés, avec pour seul critère le caractère étayé des arguments présentés.

L'Observatoire est indépendant, ne reçoit aucune aide financière et repose sur le volontariat de ses contributeurs, de son bureau, présidé par Vincent Champain et Bruno Fuchs.

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