La recherche, l’innovation, la compétitivité : mobilisons notre intelligence collective !

Où en est la France ?

En matière de recherche, la France est encore un grand pays, mais qui perd du terrain. Grand pays parce que nous restons à la 5e place en termes de dépenses (environ 30 milliards d’euros annuels), derrière les USA, la Chine, le Japon et l’Allemagne. Nous publions environ 5 % des articles scientifiques du monde (pour 0,9 % de la population mondiale). Nous consacrons 1 % du budget à la recherche (dont 1/5e à la défense) – l’effort global de recherche (privé et public) dépassant 2,1 % du Pib (ce qui est inférieur d’environ 20 % au niveau des pays comparables). A l’exception des sciences de la vie, la recherche française est plutôt plus forte sur les domaines présentant des applications commerciales par rapport aux pays comparables (cf tableau ci-après).

Répartition des articles publiés dans les principales revues par grand domaine

Mais nous perdons du terrain, car nous sommes peu présents dans des domaines aussi porteurs que les nouvelles technologies ou les biotechnologies. Ce retard dépasse largement le secteur de la recherche – ainsi l’investissement national en technologies de l’information est en France deux fois inférieur à celui des USA. Pour prendre un exemple réducteur mais aisément compréhensible, un ménage sur deux possède un ordinateur (2/3 en Allemagne, plus de ¾ au Japon). En nombre d’articles scientifiques par million d’habitants, notre performance est inférieure de 10 % à la moyenne européenne, de 25 % aux USA et de moitié à celle de pays tels qu’Israël, la Suisse ou la Suède, qui se situent aux premières places mondiales. Selon l’OCDE, la France est également moins présente que le Royaume-Uni ou Allemagne sur la coopération internationale en matière de brevets. Enfin la France dispose d’un système reconnu dans la recherche fondamentale (qui est largement partagée avec tous les chercheurs mondiaux car les publications sont loin des applications), moins performant dans la recherche appliquée (qui n’est pas plus noble ou plus « utile » que la précédente, mais qui se situe en revanche plus près des activités rentables, et donc génère plus facilement des revenus).

Si l’on regarde maintenant la façon dont notre recherche est organisée, on constate plusieurs « spécificités françaises » :
– une part plus importante du public dans la dépense nationale de R&D, qui passe par un système complexe et pas nécessairement cohérent alliant universités, organismes de recherche (CNRS, INSERM, INRA, CEA, INRIA…) et grandes écoles (la plupart des laboratoires étant financés par un subtil dosage de ces différentes saveurs) ;
– un système d’enseignement supérieur atypique, dans lequel 2 étudiants sur 5 relèvent d’établissements (classes préparatoires, grandes écoles, IUT) dont une des particularités est de ne pas lier automatiquement enseignement et recherche (comme c’est le cas à l’université, en France et ailleurs), et d’être plus adaptée à un modèle de grands objets industriels qu’à un modèle d’innovation permanente (j’y reviendrais) ;
– le système éducatif « ponctionne » en faveur de l’administration une partie plus importante que dans la plupart des pays développés des jeunes diplômés (ENA, Polytechnique) ;
– le statut des chercheurs est peu incitatif : les meilleurs ont des conditions de travail et des salaires plus élevés à l’étranger (USA, Royaume-Uni), notamment dans les domaines qui présentent des applications rentables. Un exemple pour un enseignant chercheur d’une trentaine d’années en finance ou en économie : il gagne facilement 150.000 euros annuels dans une bonne université anglosaxone (c’est évidemment moins dans des spécialisations plus académiques, mais l’écart subsiste autant dans les salaires que les moyens dont dispose le chercheur). A contrario, un jeune chercheur en France gagne 1.500 euros par mois. Cette caractéristique marque moins un problème en France (beaucoup de pays payent peu leurs chercheurs, même les plus productifs), qu’un décalage entre notre système et un système anglosaxon avec lequel il est néanmoins en concurrence. Dans l’absolu, les deux systèmes sont possibles, mais si les deux coexistent, l’un risque de se vider au profit de l’autre ;
– la réforme des universités française attend encore son heure, alors que beaucoup de réformes ont été entreprises à l’étranger. Cette réforme peut se limiter à quelques mesures simples (en termes de moyens ou d’autonomie réelle – interne comme externe – des présidents d’universités). Elle pourrait aussi être plus ambitieuse et aller de pair avec une réforme des grandes écoles et des organismes de recherche ;
– Le système français de recherche est très marqué par la centralisation (40 à 50 % des chercheurs français sont en Ile de France). Alors que la presse évoque parfois l’exode des cerveaux français vers la Grande Bretagne, cet « exode » n’est rien à coté de l’exode des régions vers l’Ile de France ! Ce déséquilibre conduit nécessairement à une sous-utilisation de notre « intelligence collective » (cf infra) ;
– la France a échoué dans de la « stratégie de Lisbonne » (« : faire de l’UE l’économie la plus performante au monde »), proclamée en 2000 par les dirigeants européens. La coopération en matière de recherche manque de dynamique, comme l’illustre le projet « Quaero » de moteur de recherche sur internet européen (annoncé comme franco-allemand, les allemand s’en étant désengages peu de temps après) ;
– nous assistons à un développement inéluctable de pays tels que la chine et de l’inde (ainsi que certains pays de l’ex bloc de l’Est tels que l’Estonie par exemple), qui ont une tradition scientifique forte et ancienne. Le lecteur intéressé par cette question pourra utilement lire « Mondialisation : une perspective européenne » (de John Sutton, traduit par la Fondation Jean Jaurès), qui illustre très clairement ce phénomène. Ce développement est salutaire pour ces deux pays mais qui aura nécessairement pour conséquence – toutes choses égales par ailleurs – un affaiblissement de la position relative de la France. Trois faits illustrent à quel point ce développement est avancé : la Chine est désormais le deuxième investisseur mondial en matière de R&D. L’activité de PC d’IBM (le creuset « historique » de l’ordinateur individuel très grand public) ont été rachetés par une entreprise chinoise (Lenovo). Les développements en matière de développements informatiques se situe désormais en Inde ;

La recherche pour quoi faire ?

On peut noter au moins deux raisons de développer la recherche :
– d’abord par intérêt pour les sciences et par désir de les faire progresser, ou pour faire progresser un objectif (lutte contre le cancer, les maladies orphelines, ou envoyer un homme sur la lune) ;
– ensuite parce que c’est un investissement collectivement rentable (plus de moyens à la recherche aujourd’hui, c’est plus de croissance et donc plus de richesse demain) et un facteur de compétitivité (quand on veut pouvoir payer plus cher ses salariés, il faut produire autre chose, ou le faire avec des méthodes plus performantes – et pour cela il faut chercher) – avec la difficulté que l’investissement (notamment en recherche fondamentale) est généralement porté par la collectivité, alors que les bénéfices sont généralement captés par les entreprises qui développent les applications.

Or la première raison (progrès scientifique) s’efface trop souvent dans les débats aux détriments de la dernière– on veut faire de la recherche pour des objectifs macroéconomiques, mais on oublie d’en rappeler les bénéfices tangibles. C’est évidemment regrettable, à une époque où la science n’est plus seulement vue comme une facteur d’émancipation (ce qu’elle était il y a un siècle), mais aussi comme un facteur d’inquiétude (OGM, bioéthique, pollution liée au progrès technique et donc indirectement aux avancées scientifique).

Par ailleurs, si l’on veut de la compétitivité ou de la croissance, ce n’est pas forcément de recherche dont on a besoin, mais plutôt d’innovation. Or on peut faire de l’innovation sans recherche (en utilisant la recherche des autres, par exemple), on peut faire de la recherche sans innover (c’est le cas d’une partie de la recherche fondamentale ou en sciences humaines, dont les applications peuvent ne pas être immédiates, ou ne pas exister du tout). On peut innover d’une façon favorable à la croissance économique dans des domaines dans lequel il n’existe pas de recherche formalisée (l’accueil et le service des usagers du service public ou des demandeurs d’emploi). Enfin la compétitivité est liée à la façon de transformer une innovation en revenus : cette transformation n’est ni automatique, ni juste, ni morale – ainsi les avancées induites par l’invention du laser ont rapporté davantage à Johnny Halliday (par les revenus supplémentaires liés à la vente de CD musicaux) qu’à Albert Einstein (dont les travaux ont pourtant été déterminants). Faire de la recherche pour la compétitivité oblige donc à naviguer entre deux mondes – schématiquement le monde « altruiste » de la recherche scientifique (dont l’objectif est de partager le plus largement les publications et les résultats) et le monde « égoïste » de la recherche d’applications rentables (où il s’agit au contraire de partager le moins possible les revenus).

Il faut également noter qu’en matière de recherche, on trouve parfois les solutions là où on ne les cherche pas. C’est notamment pour cette raison qu’il faut se garder de trop opposer recherche en sciences dures et recherche en sciences humaines (j’y reviendrais par un exemple dans la conclusion de cet article) – ce qui n’empêche évidemment pas de fixer des limites au nombre et au type des projets qui peuvent être financés par la collectivité.

Enfin, on se fait souvent une idée très administrative et « taylorienne » de la recherche – comme si l’innovation pouvait naître de chercheurs recrutés sur leurs performances scolaires, suivis et notés aux résultats. Ce modèle est relativement adapté aux « innovations incrémentales » (faire comme avant, mais un peu mieux ou un peu différent – par exemple, faire un nouveau modèle de rasoir avec une lame de plus ou, plus sérieusement, envoyer un homme sur la lune après l’avoir envoyé faire un tour dans l’espace) mais totalement inadapté aux innovations « radicales » (création d’un produit entièrement nouveau). Les innovations radicales reposent sur un modèle très différent, dans lequel on ne sait pas faire grand-chose de plus que mettre des personnes créatives au même endroit, leur laisser une grande liberté – et se laisser la possibilité de leur voir trouver rien du tout, ou quelque chose de très différent de ce qui était attendu. Notons pour terminer que le développement du web fait de plus en plus apparaître, en dehors des chercheurs « labellisés » des contributions parfois de grande valeur (notamment dans le domaine des sciences sociales).

L’innovation en quelques exemples

Savez-vous comment est né le World Wide Web ? Pas des laboratoires de recherche militaire américains (ils ont plutôt développé le précurseur du réseau Internet, qui permet à un ensemble d’ordinateurs de se connecter pour créer un réseau). Pas des start-ups californiennes (elles ont essentiellement développé des applications une fois le web lancé). Pas des géants de l’informatique (même si Xerox avait eu des initiatives intéressantes, leur apport s’est essentiellement concentré sur le développement d’ordinateurs personnels bon marché). Pas des plans d’investissements publics centrés sur les réseaux (ils se sont essentiellement concentrés sur les réseaux universitaires et militaires).
Non, le web est né d’une initiative d’un contractuel d’un laboratoire de recherche européen (le Cern), qu’un contrôle de gestion rigoureux aurait freinée, si ce n’est empêchée : dans un laboratoire censé consacré ses moyens à la recherche nucléaire, Tim Berners-Lee réussit en effet à faire financer un projet consacré à un nouveau langage hypertexte. Pour schématiser à l’extrême : l’une des évolutions les plus importantes pour la diffusion de la connaissance, l’innovation ou le travail en groupe est née du fait que des chercheurs ont pu, sur leur temps de travail, gaspiller de l’argent (par rapport aux missions figurant sur leur contrat de travail ou dans les objectifs de l’organisme que les hébergeaient) !
Beaucoup des grandes découvertes ont des origines comparables. Ainsi la théorie de la relativité est-elle due à Albert Einstein, obscur employé de l’office des brevets de Berne, refusé par toutes les universités auxquelles il avait postulé. La découverte de la pénicilline est liée à une erreur de laboratoire, une expérience sur le développement de moisissures ayant contaminé par inadvertance une expérience sur des souches bactériennes. La radioactivité a également été découverte par hasard. Et les exemples ne sont pas limités à la recherche théorique ou fondamentale : l’invention du Post-It relève le même logique. De la même façon l’un des centres de recherche les plus prolifiques de l’histoire récente, Xerox Parc, responsable entre autre de l’imprimante laser, des systèmes d’interface avec souris, fenêtres et menus, du langage orienté objet voire du langage html a-t-il également été un échec financier pour son financeur – les applications rentable de ces recherches ayant été réalisées par des entreprises telles qu’HP, Apple ou Microsoft…
La société 3M, reconnue pour sa capacité d’innovation, a poussé ce système jusqu’au bout en définissant sa politique d’innovation comme suit : mettre des moyens importants, favoriser l’échange et le maillage entre des équipes différentes, laisser les chercheurs consacrer 15 % de leur temps à leurs recherches personnelles, et favoriser et valoriser les carrières d’experts plutôt que de vouloir transformer d’excellents chercheurs en mauvais gestionnaires.
Même dans les entreprises qui pratiquent la recherche à une échelle « industrielle »– les laboratoires pharmaceutiques – l’activité de recherche tient moins du travail à la chaîne que du lancer de fléchettes en aveugle – lancer 100 flèches au hasard pour espère en avoir au moins une dans la cible. Ainsi les laboratoires testent-ils chaque année des centaines de molécules pour ne retenir qu’un au deux produits au bout des tests de mise sur le marché, qui visent à identifier tous les effets d’un produit (et à vérifier qu’il ne présente pas de danger pour l’organisme). Ainsi ont-ils souvent des surprises – ce fut le cas avec le viagra, qui était à l’origine un médicament conçu pour traiter les problèmes de circulations, mais dont les tests in vivo firent apparaître une autre caractéristique qui a trouvé d’autres usages.

Que peut faire l’Etat pour développer l’innovation ?

Bien sûr, une nation ne se gère pas comme une entreprise : la politique de recherche de la France n’a pas pour seul objectif de faire vendre des produits. Elle doit permettre de former des étudiants (formation par la recherche, même pour des personnes qui ne travailleront jamais dans des laboratoires), de former des chercheurs, de faire avancer la recherche publique, tout en stimulant la recherche privée et en libérant l’innovation. Je donnerai cependant quelques pistes pour développer et accélérer l’innovation en France :
1 – Nous avons un système éducatif trop souvent axé sur « l’apprentissage d’un programme » et peu axé sur la collaboration, la créativité, l’initiative ou le travail en groupe. Or la recherche et/ou l’innovation repose souvent sur un mélange des trois. Il faut donc faire évoluer le système éducatif, pour enseigner dès le plus jeune âge que « tout n’est pas dans le programme » et qu’il peut y avoir des solutions qui n’existent pas encore dans les livres.
2 – Ensuite, en matière d’enseignement supérieur et de recherche, la France alloue des moyens par étudiant qui placent notre pays en queue de peloton (une analyse plus détaillée montrant que si la dépense annuelle par étudiant est plus faible que la moyenne, nous avons une dépenses sur l’ensemble des études supérieur moins défavorable, mais étalée sur un plus grand nombre d’année). Il faut une réforme conjointe de la politique de recherche (qui doit donner des axes cohérents et assumés, au niveau européen – tout en laissant évidemment une place à l’imprévu inhérent à tout processus d’innovation), des universités (qui doivent s’inscrire dans cette politique de recherche, en ayant les moyens et l’autonomie pour le faire), des grandes écoles (dont la formation doit inclure davantage de recherche, éventuellement par le biais de laboratoires communs avec des universités), du système d’orientation et de formation continue (car il n’y aurait pas de sens à envisager une réforme du système de formation initiale découplée du système de formation continue) ;
3 – L’initiative des pôles de compétitivité français est sympathique, mais bien peu d’entre eux ont une ampleur mondiale. Nos universités et grandes écoles sont petites, reposent sur un modèle atypique et souvent invisibles à l’échelle mondiale. Il faut concentrer les ressources au niveau européen – ce qui veut dire accepter que certains pôles ne soient pas français (par exemple les économies d’énergies, dans lesquelles les allemands ont plusieurs longueurs d’avance), en contrepartie de quoi les autres européens accepteraient que les moyens de recherche sur d’autres domaines soient concentrés en France au niveau européen (par exemple, l’optique à Orsay). Evidemment, il n’y a aucune raison que ces pôles soient concentrés à Paris…
4 – Notre système différencie beaucoup en fonction du statut (écoles d’ingénieurs mieux dotées que universités) plus qu’en fonction des résultats. C’est un véritable risque de voir les meilleures équipes de recherche quitter la France. Même s’il est difficile de juger la recherche, il faut différencier les moyens des équipes de recherche en fonction des résultats (faute de quoi il y a un risque fort de voir les meilleures équipes quitter la France).
5 – La recherche en entreprise est concentrée sur quelques grands groupes (EDF par exemple) et correspond à un modèle de « grands programmes ». C’est un modèle d’innovation, qui correspond aux innovations « incrémentales » poussées par une volonté (faire un peu mieux, envoyer un homme sur la lune après l’avoir envoyé autour de la terre,…) – qui pose également question lorsque d’ancien établissements publics deviennent des entreprises cotées dont certains actionnaires ont la possibilité juridique de les forcer à stopper toute recherche qui ne serait pas assez rentable pour eux (en invoquant l’abus de bien social ou l’abus de majorité). A coté de ce modèle des « grands programmes de grands groupes », il y a un autre modèle, qui passe davantage par la « destruction créatrice » (création d’entreprise), qui correspond davantage aux « innovations radicales » tirées par le marché (créer une technique ou un produit radicalement différents). Pour nous rapprocher de ce modèle, il faut rééquilibrer nos outils d’aide à l’innovation pour donner plus de place à l’innovation radicale (aide à la création d’entreprise, financement de « l’amorçage », appui aux personnes qui prennent des risques de carrière pour se lancer dans la création…).
6 – L’activité de transfert, consistant à parcourir les productions de la recherche pour développer les applications commerciales possibles devrait être renforcée. Il s’agit d’une tâche complexe, pour laquelle il n’existe pas de remède miraculeux si ce n’est de faciliter les transfert de personnes (mobilité temporaire ou définitive des chercheurs vers les entreprises, voir de cadres d’entreprises vers la recherche), et des idées (les pôles de compétitivité européens devraient mécaniquement faciliter ce rapprochement).
Enfin l’innovation est aussi une affaire de culture. C’est sans doute l’élément le plus complexe, le moins souvent abordé mais peut-être le plus important. Pour innover, il faut :

– que les créateurs français soient valorisés – or nous sommes à une époque où l’on valorise plus les métiers de la finance (dont une partie du rôle, au moins au niveau international, est de réallouer l’épargne mondiale des pays développés vers les pays en voie de développement, c’est-à-dire de réduire les moyens consacrés à l’innovation et à la croissance dans les pays de l’ouest) que les métiers de la création, surtout quant il s’agit de créer en France. Pour les grands groupes, la priorité actuelle est de croître à l’international – c’est là où leur intérêt économique les pousser à investir leurs ressources humaines et financières. Un modèle d’innovation en France passe donc pas une logique différente, qui repose nécessairement plus sur les acteurs plus centrés sur l’échelle locale (PME notamment) ;

– que les créateurs disposent d’un climat suffisamment clément pour pouvoir prendre des risques. Il ne s’agit pas que l’Etat prenne les risques à leur place – chacun doit rester dans son rôle. Mais notre système social donne une forte prime aux statuts. Quelques exemples : un fonctionnaire est valorisé par son « corps de fonctionnaire » (ie, l’étiquette dont il a hérité à 20 ans à l’issue d’examens sans lien direct avec les fonctions qu’il aura à assumer ensuite) plus que par ce qu’il a réalisé, un salarié qui démissionne pour créer son entreprise a moins de couverture sociale qu’un chômeur et n’a plus le droit aux allocations, le fait d’avoir tenté et échoué à la création d’entreprise reste une tâche sur un cv ;

– que l’innovation bénéfice à tous – c’est-à-dire que notre système social soit capable d’accompagner les « perdants de l’innovation ». C’est tout l’enjeu de ce que l’on appelle la « sécurité sociale professionnelle » dont je vous reparlerais volontiers. Faute d’un tel système, la France se condamne elle-même à l’immobilisme. C’est un point fondamental, qui est brillamment développé par John Sutton dans « Mondialisation, une perspective européenne ».

Je terminerai par une note plus philosophique. Derrière la question de l’innovation, il y a certes la question de la recherche (c’est-à-dire de la « professionnalisation de l’innovation ») mais aussi, et surtout, celle de « l’intelligence collective » – c’est-à-dire la façon dont un chercheur, un chef d’entreprise, un vendeur de génie peuvent travailler ensemble. C’est sans doute pour cela que les systèmes centralisés ou totalitaires sont peu innovants, même, comme c’était le cas dans le bloc de l’Est, quand ils disposent de chercheurs remarquables. Plusieurs études ont montré un lien entre le niveau de confiance qui unit les concitoyens d’un pays, et la capacité de se pays à croître et à innover. C’est ce que confirme la première place de pays à forte cohésion, tels que la Suède ou Israël, dans les classements mondiaux.

Il est difficile de ne pas lier cette réflexion à un constat : la France est l’un des pays développés où le niveau de confiance entre concitoyens est le plus faible (c’est ce que montre « l’enquête mondiale sur les valeurs », qui mesure notamment ce genre de choses). La France est un pays miné pour l’inquiétude et l’angoisse, qu’il s’agisse de celle des cadres, des salariés menacés, des chômeurs ou des exclus. Il est difficile d’innover ou d’investir dans un projet d’innovation – forcément long et risqué – dans un tel climat d’angoisse et de défiance. C’est là la première priorité pour la France – et elle se situe entièrement dans le champ politique.

À propos

Dédié à l'analyse des questions économiques, sociales et environnementales de long terme, L'Observatoire du Long Terme se fixe pour objectif de donner davantage de visibilité à ces enjeux dans le débat public. Dans ce contexte, il donne la parole à des contributeurs variés, avec pour seul critère le caractère étayé des arguments présentés.

L'Observatoire est indépendant, ne reçoit aucune aide financière et repose sur le volontariat de ses contributeurs, de son bureau, présidé par Vincent Champain et Bruno Fuchs.

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