La préférence nationale économique, une erreur hier comme demain.

Eric Peters et Vincent Champain, publié dans Le Monde, 22 octobre 2012

Le
protectionnisme est une tentation récurrente en période de faible croissance,
mais il a entraîné le monde dans une spirale récessive après la crise de 1929.
Or les arguments pour s’y opposer alors restent plus que jamais valides, car
c’est durablement à l’extérieur de l’Europe que se trouveront des croissances
supérieures à 3 %. Mais la voie de l’ouverture est exigeante ; elle impose à
l’Europe de peser de tout son poids pour obtenir de ses partenaires l’ouverture
de leur marché et un commerce loyal.

Imaginez
qu’un chercheur invente une technologie qui divise par deux le coût de
production d’une voiture. Sa contribution à la croissance et à la compétitivité
ferait probablement l’unanimité. Supposez maintenant qu’un entrepreneur arrive
à ce résultat en important une partie des pièces. Il y a fort à parier qu’il serait condamné par tous. Et pourtant, les
deux auront exactement le même résultat sur l’emploi ou
la compétitivité. Cette parabole empruntée au Nobel Paul Krugman, illustre la
contradiction de la « 
préférence
nationale économique ».
Or, à l’heure où les efforts convergent pour renforcer la compétitivité des économies européennes, il
est utile de rappeler quelques faits
– 30
millions d’emplois européens n’existent que grâce au commerce mondial, 50 % de
plus qu’en 1995. Cette part sera croissante, le reste du monde croissant plus
vite que nous : en 2015, il est probable que 90 % de la croissance mondiale
soit créée hors d’Europe.
Sans commerce 
international,
nous ne pourrons en bénéficier.

Beaucoup de produits « made in China » sont constitués de
composants du monde entier. Ainsi, un IPhone importé de Chine ne comporte
que 4 % de couts d’assemblage en Chine,
6 % de composants américains mais 17 % de composants allemands ! C’est donc en
termes de valeur ajoutée qu’il faut raisonner, et non d’origine des importations.
– Le
décrochage de compétitivité de certains pays européens est d’abord un problème
de concurrence entre pays avancés : l’Europe a globalement bien résisté et
réussi à conserver ses parts de marchés mondiales vis-à-vis des
émergents. Mieux, elle est encore loin d’avoir tiré tous les bénéfices
possibles du libre échange : l’agenda de négociation en cours peut 
faire gagner 275 milliards d’Euros, soit l’équivalent de
l’économie du Danemark.
A cette fin, l’Europe a engagé un programme de négociations commerciales
bilatérales sans précédent pour assurer une meilleure réciprocité des échanges avec ses
partenaires et améliorer l’accès de nos entreprises aux
marchés en croissance.

Face aux
difficultés conjoncturelles, le commerce représente donc un levier de
croissance essentiel, sous réserve d’adopter une stratégie ciblée à la
fois sur le développement des échanges et la localisation en Europe d’une
valeur ajoutée aussi forte que possible. Ce développement pose toutefois deux
questions légitimes.
La
première est celle des redéploiements : globalement bénéfique pour l’emploi,
les échanges internationaux peuvent nécessiter d’accompagner les salariés de secteurs
en déclin, vers de nouveaux emplois. Cette question dépasse largement le
commerce : l’innovation stimule la croissance mais condamne les 
technologies dépassées; la
transition énergétique développe les énergies vertes mais réduira les secteurs « carbonés »;
les impératifs de sécurité de consommateurs, ou l’évolution de leurs goûts
déplace également des emplois. Le défi est donc très large mais pas sans
réponse: il s’agit de réinventer un modèle social pensé dans l’après-guerre pour
le centrer sur l’évolution des personnes, et faire en sorte qu’il facilite le plein emploi et
accompagne chacun durant toute la vie professionnelle en garantissant un
service d’orientation, de formation et de coaching de qualité.
La deuxième question est celle
du développement
durable
. Elle est d’abord interne : les produits des pays avancés ne
génèrent pas moins d’émissions que ceux des pays en développement. Mais
l’augmentation des normes environnementales de nos partenaires est également
importante. L’Europe peut la favoriser par une triple action: montrer l’exemple, établir des coopérations bilatérales
et définir des règles multilatérales.
Le protectionnisme est une tentation récurrente en période de faible croissance, mais il a entraîné le monde dans une spirale récessive après la crise de 1929. Or les arguments pour s’y opposer alors restent plus que jamais valides, car c’est durablement à l’extérieur de l’Europe que se trouveront des croissances supérieures à 3 %. Mais la voie de l’ouverture est exigeante ; elle impose à l’Europe de peser de tout son poids pour obtenir de ses partenaires l’ouverture de leur marché et un commerce loyal. En interne, il s’agit d’investir dans la lutte contre le changement climatique et d’adapter un modèle social aux réalités d’une économie moderne et ouverte, sans affaiblir son niveau de protection. Et de le faire rapidement, car le monde ne nous attendra pas.
À propos

Dédié à l'analyse des questions économiques, sociales et environnementales de long terme, L'Observatoire du Long Terme se fixe pour objectif de donner davantage de visibilité à ces enjeux dans le débat public. Dans ce contexte, il donne la parole à des contributeurs variés, avec pour seul critère le caractère étayé des arguments présentés.

L'Observatoire est indépendant, ne reçoit aucune aide financière et repose sur le volontariat de ses contributeurs, de son bureau, présidé par Vincent Champain et Bruno Fuchs.

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