S’engager dans un exercice de prospective est un acte de courage

Interview de Cyrille Lachèvre parue ce jour dans l’Opinion

Article intégral sur le site de l’Opinion.
Faire de la prospective sur plusieurs années, dans un pays comme la France, est-ce utile ?
C’est même indispensable si l’on veut réformer : on ne peut pas engager les Français dans des réformes parfois difficiles à court terme sans leur tracer le chemin et leur décrire les destinations possibles. Tous les travaux de prospective ne changent pas les choses mais certains y sont parvenus. Le meilleur exemple de réussite est le Conseil d’Orientation des Retraites (COR). Avant sa création en 2000, les partenaires sociaux n’arrivaient pas à s’entendre sur la réforme des retraites et toute tentative était immédiatement bloquée. Le COR a permis de mettre autour de la table des responsables politiques de différents bords, des économistes et des syndicalistes. Aidés par une équipe d’experts, ils sont parvenus à établir un diagnostic commun sur l’évolution financière du régime de retraite à très long terme. Cet exercice de prospective, reconduit tous les ans, a permis de faire prendre conscience à tous de l’urgence financière du problème des retraites, de manière dépassionnée, et a permis d’ouvrir la voie à des réformes qui ont significativement amélioré la situation.
(….)
Par exemple, sur des sujets aussi importants que la transition énergétique, avec des questions profondes sur les risques liés au nucléaire ou aux gaz de schiste, il faudrait que nous puissions disposer d’études fiables, objectives, consensuelles sur ces risques et les technologies qui peuvent les réduire significativement, pour permettre ensuite d’éclairer les orientations retenues – à l’échelle française comme à l’échelle européenne.
Par exemple, pour l’éducation, la France ne remontera dans le classement Pisa de l’OCDE qu’en faisant des réformes à l’horizon d’un quinquennat. La première étape sera de bien définir ce qu’on veut améliorer plutôt que de faire de la « réforme pour la réforme ». Dans l’éducation on pourrait vouloir que nos enfants aient des résultats comparables au meilleurs pays, et que les inégalités cessent d’être en France les plus fortes d’Europe.
Le système de santé fournit un bon exemple de là où peut mener le manque d’évaluation. Le seul objectif stable et clair est la maîtrise des coûts annuels. De plus, la qualité ou l’accès aux soins sont très peu mesurés. On court donc un réel risque de paupérisation, c’est-à-dire une maîtrise des dépenses qui porte sur ce qui est le plus facile à réduire (investissements, innovations, augmentation des files d’attente, baisse de la qualité ou de l’accès aux soins) plutôt que sur ce qui devrait l’être (inefficacités organisationnelles, redéfinition du panier des soins remboursés…). A la clef, les Français seront perdants car la qualité baissera encore plus vite que les coûts ! Or on continue à présenter au parlement une « loi de financement annuel », et non une loi pluriannuelle fixant des cibles de qualité des soins, et des moyens cohérents avec ces cibles… Où est le long terme ?
(…)
Quels sont les sujets urgents à traiter dans la perspective de 2020 ?
D’abord, on a trop tendance à oublier que les enjeux sont souvent internationaux, ou au moins européens. Par exemple, sur le climat, la France ne pourra pas être vertueuse seule si l’Europe, et même le monde, ne le sont pas. Or, dans l’UE, chacun fait sa propre transition énergétique. Par exemple, en ce moment, l’un des chantiers majeurs consiste en la mise en place d’un marché des capacités en Europe, qui donnera un prix à l’interruption de l’électricité. Dans ce domaine, la France et l’Allemagne ont construit des systèmes différents alors que leurs réseaux communiquent ! Au niveau Européen, nous pourrions aussi envisager la mise en place d’un CESP, un Centre d’Evaluation des Services Publics, chargé d’évaluer et de comparer les meilleures pratiques en termes d’efficacité des services publics en Europe.
L’Europe a le plus gros service public du monde, est-il normal qu’elle n’ait pas pensé à évaluer son éducation avant que l’OCDE le fasse avec Pisa ? La qualité de son enseignement supérieur avant que le classement de Shanghai le fasse ? La qualité de son système d’accompagnement des demandeurs d’emploi alors qu’on sait les différences d’efficacité et de moyens en Europe ? Vu la taille en Europe du secteur public, et étant donné qu’il est généralement hors du domaine concurrentiel, on a besoin d’une politique commune d’évaluation et de benchmark du secteur public qui ait au moins autant de moyens que nous en allouons au marché intérieur et aux politiques de concurrence censées assurer l’efficacité du secteur privé.
(…)
Que faire pour relancer la compétitivité française ?
Il y a deux approches : améliorer les facteurs de production et renforcer notre tissu d’entreprises. Dans la première approche, on essaye d’éviter de décrocher par rapport aux pays concurrents sur quelques indicateurs – coût de l’énergie, du travail, du capital, qualité des formations… Le diagnostic semble relativement bien posé : il y a un problème sur le coût du travail qualifié et un risque sur le coût de l’énergie ou la qualité des formations. S’agissant de la seconde approche, comme le souligne le rapport La France dans dix ans, nous avons souvent cherché à nous « protéger » en développant les secteurs non exposés à la concurrence mondiale (services, artisanat, secteur public…). Or, pour être compétitif, il faut au contraire développer les secteurs exposés, et nous ouvrir plus à la concurrence internationale. Pour gagner une « guerre économique », il vaut mieux avoir des soldats qui s’y sont frottés un peu !
Et en matière industrielle, quelle stratégie adopter ?
L’Etat peut être très utile comme « agronome » pour améliorer le terreau où les entreprises se développeront : compétitivité de la régulation, taxes, infrastructures, recherche fondamentale, accords de commerce mondiaux… En revanche il a un bilan mitigé comme « jardinier » quand il essaye de décider quel est le type d’entreprises qui doivent fleurir sur ce terreau. Et la récolte sera réduite s’il lui prenait l’envie de tirer sur les tiges pour faire grandir les plantes, de priver d’eau les plantes qui poussent pour arroser celles qui sont déjà fanées ou d’arracher celles issues de graines étrangères !
Malheureusement, à court terme, le « jardinier » semblera efficace et aura une belle couverture presse en posant au milieu de jeunes pousses. Un travail prospectif permettra au contraire de montrer pourquoi nous gagnons à long terme à avoir un Etat « agronome ».
À propos

Dédié à l'analyse des questions économiques, sociales et environnementales de long terme, L'Observatoire du Long Terme se fixe pour objectif de donner davantage de visibilité à ces enjeux dans le débat public. Dans ce contexte, il donne la parole à des contributeurs variés, avec pour seul critère le caractère étayé des arguments présentés.

L'Observatoire est indépendant, ne reçoit aucune aide financière et repose sur le volontariat de ses contributeurs, de son bureau, présidé par Vincent Champain et Bruno Fuchs.

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