Publié le 13 février dans Les Echos.
À la fin des années 90, l’entreprise Salesforce lançait un slogan provocateur : la fin du logiciel. Grâce au cloud, il devenait possible de remplacer la vente de logiciels à installer sur sa machine par la facturation annuelle d’un service (le SaaS – Software As A Service). Et de supprimer au passage les coûts d’installation ou la nécessité de trouver un réseau de distribution physique : en surfant sur cette vague, Salesforce a vu sa valeur passer de 0 à 200 milliards de dollars. D’autres entreprises nées dans le logiciel ont suivi cette vague en passant de la vente de logiciels à la vente de services, comme SAP (solution de pilotage des opérations comptables, industrielles ou logistiques) et Intuit (éditeur spécialisé dans les solutions de gestion financière et fiscale).
Dans un monde dans lequel il y avait peu de développeurs informatiques, il était coûteux et souvent impossible (dans le cas d’une PME par exemple) de se passer de ces solutions et ces entreprises ont pu bénéficier de marges très confortables. Dans les années 80, il y avait environ un million de développeurs dans le monde qui devaient construire leur logiciel de bout en bout. Fin 2025, il y en aurait 50 millions, dont 20 millions de « vibe coders » – des amateurs qui réalisent des programmes simples à l’aide de l’IA sans nécessiter de réelles compétences informatiques (mais avec un niveau de stabilité et de sécurité incertain). Dans le même temps, le développement informatique s’est modularisé : il ne consiste plus à tout écrire, mais à assembler des composants standard (comme l’affichage d’une fenêtre ou la gestion d’une base de données), ce qui démultiplie la productivité des développeurs. Enfin, les solutions IA grand public comme ChatGPT ou Claude permettent de remplacer certaines solutions de traduction ou d’analyse juridique.
Il y a donc plus de personnes qui peuvent développer plus rapidement des solutions similaires à celles des grands progiciels et à des coûts plus bas. Ainsi la DINUM a récemment présenté Visio qui remplace certains usages de Teams du géant Microsoft pour une fraction du coût, comme l’ont fait d’autres petites entreprises. Remplacer SAP ou Salesforce sur les usages les plus abordables demandait du temps et de l’expertise et cette complexité justifiait des marges brutes insolentes dépassant les 75 %. Apparaissent sur le marché des substituts qui permettent aux entreprises de sortir de ces solutions – au prix de fonctionnalités plus réduites mais aussi parfois avec des solutions moins rigides. Un des avantages de Salesforce était de proposer des solutions de gestion de processus métier rapides à mettre en place sans développement informatique. Avec l’IA, il est possible de s’en approcher avec quelques développeurs qui n’ont pas besoin d’être chevronnés et de réduire fortement ses coûts de maintenance.
Le secteur du SaaS, qui a eu son heure de gloire à Wall Street, traverse une crise sans précédent. Des géants comme Salesforce, SAP ou Intuit ont vu leur valeur boursière fondre. Des plateformes de support client comme Zendesk sont aujourd’hui directement concurrencées par des agents IA développés en quelques semaines.En prenant conscience du risque de « SaaSpocalypse », les marchés ont effacé plusieurs centaines de milliards de valeur de marché en février 2026 en anticipant une réduction à venir des profits des éditeurs. Pour survivre, ces éditeurs devront s’adapter. Ils l’ont déjà fait en passant au SaaS, mais la différence désormais est l’apparition de nouveaux compétiteurs – y compris dans certains cas la capacité des services informatiques de leur client à développer des solutions qui remplacent largement certaines de leurs offres. Certains grands éditeurs pourront y survivre s’ils sont suffisamment réactifs, mais il est moins sûr que leurs marges y survivent. A l’inverse, l’emploi pourrait augmenter – avec plus de petits éditeurs ou de développeurs internes pour remplacer certains progiciels – alors que les marges des grands éditeurs seront les premières victimes de l’IA. Mais ce sera pour le plus grand bien de leurs clients, notamment en France où l’on trouve peu de ces grands éditeurs mais beaucoup de leurs clients.
Vincent Champain est dirigeant d’entreprise et président de l’Observatoire du Long Terme, think tank dédié aux enjeux de long terme.