Cette nouvelle crise qui menace l’Europe.

Les résultats surprenants de l’Eurovision tels que la seconde place de ce sympathique groupe ou la première place en 2006 de cet orchestre symphonique interpellent l’économiste au moins autant que le mélomane : cette victoire exprime-t-elle vraiment les goûts du public européen, ou traduit-t-elle des stratégies qui n’ont rien à voir avec le goût musical ?

Pour le tester, les votes enregistrés en 2010, 2011 et 2012 ont été analysés en comparant la série des votes de chaque pays candidat en faveur de chacun des autres pays (votes « aller »), avec la série des votes en sens inverse (votes « retour »).

Si les deux séries étaient indépendantes (c’est à dire si le vote d’un pays A pour une chanson d’un pays B n’avait aucun lien avec les points attribués par le jury du pays B à la chanson du pays A) la corrélation* entre les séries devrait être faible. Au contraire, s’il y a des ententes ou des « échanges de voix » (certains pays accordant leur vote en contrepartie d’un vote en retour, pour se favoriser mutuellement dans la compétition), cette corrélation devrait être particulièrement haute.

Les résultats montrent que cette corrélation fut de 0,37 en 2012, 0,33 en 2011 et 0,35 en 2010. Est-ce trop ? Pour le savoir, nous avons effectué 100 tirages aléatoires simulant les votes de 26 pays en faveur de 25 autres, et analysant la corrélation entre l’ensemble des votes « aller » et des votes « retour ».

Le graphique ci-dessus présente, par ordre
croissant, la corrélation obtenue à chaque tirage (ou simulation de vote). La corrélation n’a
atteint ou dépassé 0,33 que dans 3 cas sur cent !Autrement dit, une corrélation qui n’avait que 3 % de chances de se présenter s’est produite trois fois consécutives. Elle est donc anormalement élevée, ce qui traduit un lien entre les points donnés par chaque pays aux autres pays, et ceux qu’il obtient en retour.

Comme me l’a fait remarquer Cédric Villani (médaille Fields 2010, mélomane et européen convaincu, et donc à ce titre triplement légitime), ce constat ne traduit pas nécessairement une fraude, ou même une entente explicite –  il peut résulter de goûts communs notamment.

Mais il interpelle cependant sur le mode de vote, et notamment le fait de confier 50 % du vote à un jury. A cet égard, il serait intéressant de vérifier de quelle façon ceci contribue aux corrélations élevées (l’information nécessaire n’est malheureusement pas publique). S’il est confirmé que les jurys « biaisent » le vote, les organisateurs seraient bien inspirés de les supprimer, et d’organiser une vote qui traduise davantage « l’opinion publique européenne ». Faute de quoi l’Europe serait abandonnée à un chauvinisme musical dont elle pourrait ne jamais se relever
                                                       
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L’ensemble des données permettant de vérifier ce calcul figurent ici.

On me signale cet article, plus long mais avec des analyses plus approfondies, notamment sur les « blocs de cohésion » mis en évidence par les votes.

* : la corrélation entre deux séries de chiffres est un nombre de 0 à 1 (0 signifiant que les deux séries n’ont aucun lien entre elles, 1 signifiant au contraire que les mouvementes de l’une sont parfaitement prévisibles par les mouvements de l’autre).

À propos

Dédié à l'analyse des questions économiques, sociales et environnementales de long terme, L'Observatoire du Long Terme se fixe pour objectif de donner davantage de visibilité à ces enjeux dans le débat public. Dans ce contexte, il donne la parole à des contributeurs variés, avec pour seul critère le caractère étayé des arguments présentés.

L'Observatoire est indépendant, ne reçoit aucune aide financière et repose sur le volontariat de ses contributeurs, de son bureau, présidé par Vincent Champain et Bruno Fuchs.

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