Vous avez peut-être entendu parler de ChatGPT, de l’IA qui va tout changer, des emplois qui vont disparaître, des entreprises qui vont tripler leur efficacité. C’est partout. Dans les journaux, dans les réunions de boulot, dans les discours de ceux qui veulent vous vendre quelque chose. Et pendant ce temps, vous, votre quotidien, votre salaire, votre charge de travail — ça n’a pas franchement bougé. Peut-être même que ça s’est alourdi.
Alors la question honnête, elle est là : 500 milliards de dollars investis chaque année dans l’IA — autant que tout ce que les entreprises et les ménages français investissent en un an, toutes catégories confondues — et on ne voit toujours rien dans les chiffres de productivité ? Trois ans après le lancement de ChatGPT, une étude sérieuse portant sur des milliers de chefs d’entreprise conclut : aucun gain mesurable pour l’instant. Et d’ici trois ans ? Entre 1 et 2 %. C’est ça, la grande révolution.
Ce n’est pas que l’IA ne fonctionne pas. C’est qu’une technologie puissante et des gains économiques réels, ce n’est pas la même chose, et ça n’arrive pas en même temps.
On l’a déjà vécu. Internet existe depuis les années 80. Le web depuis 1989. En 2000, tout le monde était convaincu que les magasins allaient mourir dans les cinq ans. Il a fallu vingt ans. Et les gagnants n’étaient pas ceux qu’on attendait — ce n’est pas Vivendi qui a révolutionné les médias, c’est Netflix. Ce n’est pas une startup française qui a généralisé la prise de rendez-vous médical en ligne, c’est Doctolib, une entreprise privée, vingt ans après les premières promesses.
Pourquoi ce décalage ? Parce qu’une technologie seule ne suffit pas. Pour en tirer quelque chose de concret, les entreprises doivent former leurs équipes, réorganiser leurs méthodes de travail, tester de nouveaux modèles, intégrer des logiciels, expérimenter. Tout ça coûte avant de rapporter. Et pendant cette période de transition, la productivité peut même baisser. Ce n’est pas un bug. C’est le processus normal.
Il y a aussi un angle qu’on ne vous montre jamais : une partie des gains d’internet sont réels mais invisibles dans les statistiques. Vous ne vous perdez plus avec une carte routière. Vous pouvez consulter la météo à l’heure près pour éviter une averse en vélo. Vous travaillez parfois de chez vous et vous gagnez deux heures de transport. Rien de tout ça n’apparaît dans le PIB. Et à l’inverse, les deux à trois heures par jour que les cadres passent à trier leurs mails non plus. La mesure économique est borgne. Elle voit une partie de la réalité, pas toute.
Ce que ce texte dit en creux, et c’est peut-être le plus important, c’est que la France a été moins bonne qu’elle aurait pu l’être pour tirer parti du numérique. Pas à cause d’un seul méchant, pas à cause d’un seul gouvernement. À cause d’une accumulation de choses : trop de réglementation fragmentée, pas assez de concurrence dans certains secteurs, des transformations managériales en retard. Et si on reproduit les mêmes travers avec l’IA, on peut très bien laisser passer le train encore une fois.
Alors la vraie question, celle que le texte pose sans vraiment y répondre, c’est celle-ci : si les gains arrivent un jour — et ils arriveront probablement — qui en profitera ? Les entreprises qui ont investi ? Les actionnaires ? Les salariés ? Et est-ce que la France sera dans le bon wagon, ou encore une fois à regarder les autres accélérer ?
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